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28 février 2016 : Croissance ou décroissance, une fausse question ?

merde_au_pouvoir_dachatCela faisait trop longtemps que je n’avais plus fréquenté l’excellent blog de Yann Kindo. Je découvre donc aujourd’hui ce billet consacré aux pesticides, et cet autre billet consacré au débat sur la croissance et la décroissance. J’ai à vrai dire quelques réserves sur la première partie de celui-ci (à propos de la croissance - voir la page d’accueil du site).

Et puis, à votre avis, qu’entend exactement l’auteur par « prise de contrôle de l’économie par les travailleurs », ou « économie planifiée sous contrôle des producteurs » ? (Et tout cela « à l’échelle mondiale », tant qu’à faire, pourquoi se gêner.) On ne le saura pas. Evidemment. Le moins que l’on puisse dire est que tout cela est terriblement vague, pour ne pas dire un peu fumeux. Je ne suis décidément pas compatible avec ce genre d’approche de type marxiste-canal-historique, où l’on est très radical sur la théorie, mais sans esquisser la moindre proposition pratique. Ma conviction est qu’il faut mettre systématiquement des idées très concrètes sur la table. On ne trouvera point de salut avec de simples formules toutes faites, fussent-elles dans la ligne de je ne sais quelle orthodoxie marxiste.

Il y a tout de même une réflexion intéressante là-dedans :

« En gros, l’idée fondamentale selon moi est que le capitalisme n’est en réalité pas « productiviste », car il ne produit pas pour produire. Il produit pour faire du profit, ce qui est très différent. Par exemple, le capitalisme ne stimule et ne développe pas partout le machinisme et le progrès technique, et il peut au contraire bloquer la diffusion des innovations au nom du droit de propriété à travers les brevets, et là où les travailleurs sont bon marchés il peut très bien entraver le développement normal du progrès technique. Par exemple, le tracteur agricole est une invention qui date de 1881, et il y a de nos jours autour de 28 millions de paysans dans le monde qui possèdent un de ces engins. 28 millions de tracteurs, voilà un chiffre propre à terroriser tout décroissant normalement constitué ! Sauf que ces 28 millions représentent à peine 1,8% des paysans, pendant que 22% d’entre eux utilisent la traction animale et que 75% d’entre eux ne sont même pas assez riches pour se payer cela et travaillent uniquement à la main. Bref, les Décroissants peuvent triompher : le capitalisme applique très bien leur programme de refus de la diffusion de la civilisation industrielle.

Ils peuvent également se rassurer en ce qui concerne les prouesses de ce capitalisme supposé « productiviste » qui se shooterait à la croissance, puisque la croissance de l’économie capitaliste est plutôt en berne (en « décroissance », en quelque sorte), notamment dans les pays développés : pour la période 1950-1973, elle était de 4% pour la France, de 5% pour l’Allemagne et de 2,5% pour le Royaume-Uni [on note au passage avec la périodisation 1950-1973 que les dites « 30 glorieuses » du capitalisme ont duré au mieux 23 ans…]. Pour la période 1973-1994, on est passé de 4 à 1,6% pour la France, de 5 à 1,8% pour l’Allemagne et de 2,5 à 1,5% pour le Royaume-Uni.

Dans l’Union européenne, le taux de croissance moyen du produit intérieur brut (PIB) sur les six dernières, depuis le déclenchement de la crise en 2008 est proche de zéro, on frôle la Décroissance pleine et entière, youpi ! Plus significativement, toujours pour l’UE, l’indice de la production industrielle – celui qui mesure la production de tous ces objets modernes qui hantent les décroissants – est lui toujours nettement en dessous de son niveau de 2008. »

Il me semble que cette réflexion est très juste, et qu’en outre, comme le suggère aussi l’auteur, les « décroissants » se font les alliés objectifs du grand capital, en conspuant le pouvoir d’achat (ou en tout cas celui des autres), ou encore en glorifiant… la pauvreté (pour les autres également). On rappellera au passage qu’à l’origine du Club de Rome, il y a des personnages tels que l’Italien Aurelio Peccei, un des grands patrons de Fiat, ou encore Alexander King, ancien directeur scientifique de l’OCDE, un organisme pas franchement connu pour se soucier beaucoup du niveau de vie et du bien-être des travailleurs. Aurélien Bernier, dans son livre La gauche radicale et ses tabous, avait le mérite de relever cette présence de Peccei, mais il n’en tirait sans doute pas toutes les conséquences…

Je n’irais pas cependant jusqu’à dire que les grands capitalistes et leurs soutiens gouvernementaux mènent consciemment et délibérément une politique économique malthusienne. Simplement, ces gens défendent la rente et les gros patrimoines, en bref ils défendent les privilèges des rentiers, or on ne peut pas obtenir de croissance économique sans mobiliser les ressources de la rente et des gros patrimoines, en bref sans euthanasier les rentiers en abolissant leurs privilèges. Il faut donc être capable de défendre la croissance contre les « décroissants », mais aussi contre les grands capitalistes et les rentiers.

merde_au_pouvoir_dachatDu côté de la décroissance, l’auteur nous a déniché des trucs bien ignobles du côté du journal du même nom, et de Serge Latouche - assurément, de bonnes sources d’approvisionnement pour les trucs ignobles. Il y a par exemple ces deux couvertures du journal en question. Et il y a cet extrait d’un article publié par Serge Latouche dans le Monde diplomatique, en novembre 2004 :

« A l’inverse, maintenir ou, pire encore, introduire la logique de la croissance au Sud sous prétexte de le sortir de la misère créée par cette même croissance ne peut que l’occidentaliser un peu plus. Il y a, dans cette proposition qui part d’un bon sentiment – vouloir « construire des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie alimentaire » –, un ethnocentrisme ordinaire qui est précisément celui du développement. »

Pour être honnête, le reste de l’article est un peu moins vomitif, quoique totalement fumeux. Alors, comment dire ?

Je crains de ne pas pouvoir demeurer tout à fait poli, donc je préfère citer Yann Kindo, qui se distingue par sa modération - et qui a eu, sur ce coup-là, l’immense mérite d’aller porter la bonne parole, cette de la Raison et du Progrès, dans un contexte où il était en minorité :

« Evidemment, ceux qui sortent des saloperies pareilles bénéficient d’une alimentation suffisante, de l’eau au robinet, de la sécurité sociale et des services d’urgence en cas de pépin. On a peine à le croire, mais sans doute sont-ils aussi allés à l’école, une institution qui, malgré la grande compétence de ses enseignants, ne peut rien faire sur le long terme contre la bêtise la plus profonde. Y compris celle d’un « professeur émérite d’université » comme Serge Latouche, qui n’est dans cette position certainement pas le plus dépourvu de ressources parmi les prolétaires. »

La décroissance est aussi une immense imposture. Un commentateur de ce billet de Yann Kindo affirmait que « la simplicité volontaire revendiquée par les objecteurs de croissance n’a rien à voir avec la pauvreté imposée par le chômage dans nos pays, ou par l’asservissement récemment infligé à la Grèce ». Ben voyons… Réponse de l’auteur du billet :

« C’est ce qu’Ariès et Rugvin ont répété tout au long du débat face à mes critiques. La Décroisssance qu’ils souhaitent, ça n’aurait rien à voir avec l’austérité, la récession, etc. Ils ont multiplié ainsi ce qui est de la pure pétition de principe. En dehors du fait que c’est « choisi » et pas « subi » dans le cas de la dite simplicté volontaire (…), je ne vois pas où se situe la diffférence, ils ne l’ont jamais expliqué. Les rares fois où ils disent un truc un peu précis et concret, c’est pour dire qu’ils veulent garantir les revenus en dessous du SMIC, et qu’au-dessus ça peut décroître ! Désolé, mais je ne vois pas la différence avec l’austérité telle qu’elle est pratiquée aujourd'hui. »

Voilà qui rejoint tout à fait ce que j’avais constaté ici…