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L’âge des Lumières
Libéralisme, égalitarisme, progressisme

Le blog


29 février 2016 : « Antilibéralisme », un suicide de gauche

antiliberalisme_suicideC’est un genre de suicide collectif. La gauche et surtout la « gauche de la gauche », en tout cas en France, et même au-delà en Europe, sont officiellement en croisade contre le « libéralisme ». Et il y a pire : la « gauche de la gauche » n’hésite pas, hélas, dans de fréquents élans de furie, à se qualifier d’« antilibérale ». Une folie.

(Eh oui, j’ai trouvé cette illustration chez Contrepoints ; je confesse fréquenter parfois ce site vaguement libertarien où l’on se permet de critiquer la politique du président Allende, voire pire ; se confronter à ce genre de point de vue est un bon exercice politique.)

Une folie, et un énorme cadeau fait aux antiplanistes de toutes obédiences : ordolibéraux, néolibéraux, ultralibéraux ou libertariens, qui n’en demandaient pas tant. L’étendard de la liberté, ils s’en étaient emparés sans demander la permission - et de fait ils n’ont pas besoin de demander la permission. De là à imaginer que leurs adversaires (plus ou moins) planistes leur en laisseraient le monopole… Voilà pour eux un avantage aussi énorme qu’inespéré. Quant à imaginer que les autres crétins iraient jusqu’à se revendiquer de l’« antilibéralisme », alors là… comment dire ? En attendant que la « gauche de la gauche » ait la bonté de se désigner elle-même comme « fasciste », les antiplanistes n’ont plus guère de peine à imposer l’idée que la gauche (de la gauche) est une ennemie de « la liberté » ou « des libertés » ; qu’elle a des penchants crypto-totalitaires ; et que ses tenants sont probablement de dangereux « rouges-bruns », qui s’ignorent peut-être mais n’en sont pas moins vicieux. Autrement dit, la « gauche de la gauche » fournit à ses adversaires une arme de destruction massive dont on peut constater l’efficacité en voyant simplement quels sont les élus que nous avons portés au pouvoir ces trente dernières années.

Je viens justement de retomber sur un texte signé Laurent Bouvet [1], publié en 2011, et qui est en rapport direct avec cette épineuse question.

Ce billet publié en 2011 sur le blog http://laurentbouvet.net commence par une allusion assez curieuse : « Lorsqu’on entend, à gauche, le mot néolibéralisme, on sort aussitôt son revolver ». Phrase manifestement inspirée de celle souvent attribuée à divers dignitaires nazis… Enfin passons.

Si le rappel des origines européennes du « néolibéralisme » est très utile et pertinent, je crains que l’auteur ne laisse de côté un élément important, à savoir le fait que le terme de « libéralisme » a une signification bien différente aux Etats-Unis : outre-Atlantique les « libéraux », à l’origine en tout cas, sont les planistes modérés keynésiens, dits aussi « progressistes » ; mais il est vrai qu’aujourd’hui le terme liberal s’oppose plutôt à conservative, et que les libéraux américains ne sont plus forcément très keynésiens ; pour désigner la gauche, du point de vue de la politique économique, il se peut que le terme progressive soit plus pertinent, liberal ayant peut-être aujourd’hui une signification plus « sociétale » (c’est-à-dire relative aux mœurs) qu’économique (ainsi l’aile gauche du parti républicain est-elle souvent qualifiée de « libérale »). N’empêche qu’aujourd’hui, face aux conservateurs qui défendent à la fois la prohibition de l’avortement, le créationnisme et le néolibéralisme, les « libéraux » sont encore la gauche, sur le plan « sociétal » mais aussi économique.

Or la vague néolibérale qui nous accable aujourd’hui, que ce soit en France ou ailleurs dans le monde, est passée par les Etats-Unis où elle a même trouvé un terreau fertile, avec en particulier l’école de Chicago (ce qui n’empêche pas que, dans les années quatre-vingt, la France a été à la pointe de la dérégulation financière, y compris sous des gouvernements « socialistes »). Par conséquent, même si les origines du néolibéralisme sont en Europe, je pense qu’il y aurait aussi une distinction à faire, et même une opposition à mettre en lumière, entre le « libéralisme » américain traditionnel et le « néolibéralisme » tel qu’il a été expérimenté dans le malheureux laboratoire chilien à partir de 1973 (c’est là, en l’espèce, l’utilité du préfixe « néo »). Le terme « ultralibéralisme » serait à rapprocher de « néolibéralisme », celui-ci ayant en quelque sorte abouti à celui-là. Mais dans le texte de Laurent Bouvet, le terme « ultralibéralisme » n’apparaît pas, non plus d’ailleurs que celui de « libertarianisme » - alors que ce dernier désigne un courant de pensée qui est certes confidentiel mais tout de même influent aux Etats-Unis, et qui se distingue assez clairement du « néolibéralisme » puisque le libertarianisme est aussi libertaire sur le plan des mœurs qu’il est ultralibéral sur le plan économique (ce qui n’est pas le cas du néolibéralisme, lequel est ultralibéral mais pas spécialement libertaire). Enfin on pourrait aussi évoquer le « néoconservatisme », qui n’est pas du tout incompatible avec le néolibéralisme mais qui fait surtout référence à des questions de politique étrangère (les néoconservateurs étant ces « faucons » qui ont mis ces dernières années le Moyen-Orient à feu et à sang, avec le brillant résultat que l’on peut maintenant voir tous les jours dans nos petites lucarnes).

Il manque enfin, dans le texte de Laurent Bouvet, une étape et un concept que je crois essentiels dans l’histoire des relations de la gauche avec la notion de libéralisme. Michael Scott Christofferson, dans un solide et passionnant ouvrage intitulé Les intellectuels contre la gauche et sous-titré L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), en fait une présentation très complète. Je résume très grossièrement : dans les années soixante-dix, de nombreux intellectuels français (Christofferson s’intéresse en particulier au cas emblématique de François Furet) découvrent les immenses vertus de l’« antitotalitarisme » ; renoncent à faire la synthèse du socialisme et de la liberté voire se mettent à douter ouvertement qu’elle soit possible ; somment l’Union de la gauche de s’engager à défendre les libertés publiques ; et finissent bien souvent par se retrouver dans le camp de l’antiplanisme, alors que beaucoup d’entre eux venaient tout droit du PCF ou avaient du moins joué les compagnons de route. Or je crois que cette vague « antitotalitaire » charriait avec elle le néolibéralisme qui, au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, sortait justement des limbes et préparait son funeste triomphe sud-américain puis nord-américain et européen. L’antitotalitarisme serait, selon cette interprétation que je propose ici, la circonstance ayant permis à l’antiplanisme hayékien de s’incruster dans le paysage conceptuel et politique français. Le résultat de ces évolutions délétères allait apparaître au grand jour dès 1982, et surtout en 1983. L’Acte unique et donc libre-échange allaient suivre, puis les privatisations, puis le « ni-ni », puis Maastricht, etc.

En bref, il me semble que l’auteur n’est pas allé bien loin dans son effort analytique et taxinomique, et c’est bien dommage car il soulevait ici une question d’une importance cruciale.

Il faut maintenant être clair sur les distinctions suivantes : il y a le domaine de la politique économique, celui du régime politique, et celui des mœurs. Il y a ensuite l’Amérique (du nord) d’une part, et la (vieille) Europe d’autre part.

EN EUROPE :
- Dans le domaine de la politique économique, le libéralisme s’oppose au planisme ;
- Dans le domaine du régime politique, le libéralisme s’oppose à l’autoritarisme ;
- Dans le domaine des mœurs, le libéralisme s’oppose au conservatisme.

EN AMERIQUE DU NORD :
- Dans le domaine de la politique économique, le libéralisme s’oppose au néolibéralisme ;
- Dans le domaine du régime politique, le libéralisme s’oppose à l’autoritarisme, comme en Europe ;
- Dans le domaine des mœurs, le libéralisme s’oppose au conservatisme, comme en Europe également.


Je suis certain que si la gauche veut (re)conquérir une hégémonie « au sens gramscien », elle doit absolument imposer son lexique, se choisir ses mots, en ne lâchant pas un millimètre de terrain sur le champ lexical de la liberté ni sur le champ sémantique du libéralisme. La gauche doit revendiquer le libéralisme, et en aucun cas se perdre dans une dénonciation du « libéralisme » - et encore moins lancer de pathétiques assauts contre des moulins à vent « libéraux-libertaires » (laissons ça à Zemmour).

Donc pour commencer, les « antilibéraux », ce sont les autres, et même les « anti » en général, ce sont les autres. Règle de base. A la limite, ce n’est pas le locataire du sixième qui est antifasciste, c’est le fascisme qui est anti-locataire du sixième. Par conséquent :

- Dans le domaine de la politique économique, la gauche est planiste, la droite est antiplaniste (Laurent Bouvet a bien raison de citer La route de la servitude ; c’est un ouvrage antiplaniste). La gauche défend la liberté de planifier démocratiquement l’économie, par exemple pour assurer le plein emploi et pour réduire les inégalités, et donc pour assurer à chacun la liberté de se loger, de se nourrir, de se soigner, de se déplacer, etc, libertés sans lesquelles il n’est pas de liberté pleine et entière. La droite, inspirée par Hayek, est contre cette liberté démocratique (liberté qu’elle combat d’ailleurs au nom de la « liberté d’entreprendre » ; chacun ses armes).

- Dans le domaine du régime politique et de la diffusion des idées, la gauche défend la liberté d’expression, de réunion, d’association, de pétition, de manifestation, alors que la droite… bon, la droite aussi, en tout cas en France comme dans beaucoup d’autres pays où la démocratie libérale est bien installée. La droite aussi, mais parfois plus mollement. Donc la gauche est plus libérale que la droite.

- Dans le domaine des mœurs (domaine « sociétal »), la gauche défend - ou devrait défendre - les libertés individuelles, tandis que la droite se torche avec, en imposant par exemple des politiques prohibitionnistes en matière de drogues, au mépris des principes les plus élémentaires et fondamentaux de notre droit (« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »).


Bon, et puis… en dehors de ces considérations théoriques et stratégiques, il me faut évoquer aussi les difficultés que soulève parfois l’interprétation de certaines fulgurances de Laurent Bouvet. Je cite le même billet publié en 2011 :

« Ils [les « socialistes, sociaux-démocrates et autres travaillistes européens ] ont aussi délaissé la notion fondamentale de solidarité en autorisant une politique généreuse d’accès à l’Etat social à de nouveaux ayants droit sans toujours exiger un quelconque devoir en retour de leur part. »

J’aimerais quand même savoir ce que l’auteur entend par là. Un petit exemple, une quelconque illustration, n’auraient pas été un luxe.

Et plus loin on pouvait lire :

« Une dénonciation permanente et boursouflée du mal libéral qui s’accompagne d’une acceptation enthousiaste de l’émancipation de l’individu par un surcroît permanent de libertés et de droits a conduit au désastre. »

Un « surcroît permanent de libertés et de droits »… mais de quoi parle-t-il au juste ? Là encore je serais curieux d’avoir une illustration… L’auteur est-il au courant, par exemple, que nous vivons dans un pays prohibitionniste ? Et puis quoi ? L’émancipation de l’individu ne devrait pas être acceptée avec enthousiasme ? Enfin sans déconner, où va-t-on…

[1] Universitaire spécialiste des idées politiques, cet auteur a publié début 2015 chez un petit opus intitulé L’insécurité culturelle (voir petite recension ici), dont le fond est plutôt stimulant et la forme un peu indigeste.