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L’âge des Lumières
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Le blog


6 mars 2016 - Emmanuel Macron, une imposture intellectuelle

Du temps où je traînais sur les réseaux sociaux, il arriva un jour (c’était en octobre dernier je crois) que le blogueur Rudy Reichstadt fut pris d’extase en écoutant les propos tenus par M. Macron lors de cette séance de questions-réponses (voir ci-dessus), et se sentit obligé de partager bruyamment son enthousiasme. Je cite :

« Un ministre de l’Economie trentenaire qui s’exprime, de cette manière-là, sur la « technicisation de la politique », le « post-modernisme » et la démocratie (voir de 21'20'' à 26'35''), ça ne s’était jamais vu et on risque de ne plus le revoir de sitôt… Macron est un ovni. Mais cette petite vidéo a fait moins de 2 300 « vues » à ce jour. Les autres postées sur son compte Dailymotion font quelques centaines de vues en moyenne quand, dans le même laps de temps, des démagos débiles et haineux en font 1 000 fois plus. Il faut croire que l’époque n’aime pas l’intelligence. »

Sans déconner… mais sans déconner. Macron qui nous parle d’idéologie et qui veut se faire passer pour un penseur… J’ai souvent trouvé Reichstadt plutôt bon dans son registre (en tout cas meilleur que Caroline Fourest, mais d’un autre côté ce n’est pas très difficile). Cependant, confondre Macron avec un intellectuel, et considérer cette succession de platitudes affligeantes (de 21'20 à 26'35) comme le produit d’une intelligence qui sortirait du lot, c’est inquiétant. M. Reichstadt n’est pas le seul à faire ce genre de portrait de notre ministre de l’économie. L’imposture est tellement flagrante que c’en est presque gênant, pour le ministre lui-même ainsi que pour ses thuriféraires si empressés. Que Macron continue donc à déréguler et à baisser les salaires, mais de grâce qu’on cesse de porter aux nues ses pseudo-fulgurances qui nous navrent. D’ailleurs j’aimerais bien savoir, c’est quoi le « grand récit » qu’il nous propose, ou que peut-être il envisage de nous proposer ? Les riches en TGV, les pauvres en car ? C’est ça le grand récit ? C’est ça l’idéologie ? Le retour de la ségrégation sociale, et bientôt, avec l’infâme loi El Khomri, le retour au XIXè siècle ? (Si vous ne voulez pas retourner au XIXè siècle, c’est que vous êtes un méchant « conservateur », un immobiliste, un passéiste ; ce qui n’est pas très logique ; en tout cas n’oubliez pas de signer la pétition.) A la limite, le ministre nous ferait du Hayek canal historique, du Friedman, du Thatcher, du libertarien, je dis pas ; cela peut avoir du souffle (un souffle destructeur, mais au moins, un souffle). Alors que la loi Macron, et la philosophie politique de pacotille qui va autour… comment dire…

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Si vous n’avez pas le courage de regarder en entier cette vidéo (il faut dire que c’est assez pénible), j’ai sélectionné pour vous quelques moments forts :

- Pour commencer, M. Macron nous assure avec des trémolos dans la voix qu’un licenciement, ce n’est facile pour personne : ni pour celui qui est licencié, ni pour celui qui licencie. Bien sûr, celui qui licencie a une petite consolation : il garde son boulot. N’empêche, la sollicitude universelle dont fait preuve ici le ministre, n’est-ce pas touchant ?

deposez_cv- Par la suite, M. Macron fait tranquillement le constat que 25% des jeunes sont au chômage, que la grande majorité d’entre eux ne trouvent que des contrats précaires et que pour finir l’« uberisation de la société » menace de réduire le salariat en bouillie ; mais que en gros, que voulez-vous ma bonne dame, hein. C’est pas comme si j’étais ministre de l’Economie, non plus. Z’êtes marrants, vous. Ah si, je sais : de nos jours les jeunes ont hyper envie d’entreprendre, ils n’en ont plus rien à foutre de devenir fonctionnaire ; et ça tombe bien, parce que de toute façon j’ai rien à leur dire de spécial, à part qu’ils ont qu’à se démerder. C’est pas comme si j’étais ministre de l’Economie, non plus (et d’ailleurs, comme disait si bien cet ancien Premier ministre avant de quitter la scène en se proclamant « fier du travail accompli », « l’Etat ne peut pas tout »).

- A 43'00, une intervenante de l’Institut d’études politiques de Rennes pose une question fort pertinente au sujet de la politique minière. La réponse de Macron est assez nulle, quoique pas totalement nulle. Disons que sans ignorer tout de ce dossier fondamental, il ne semble pas en être particulièrement familier. Pas vraiment une surprise. Commencer avec les métaux rares et finir dans les sables coquilliers de la baie de Lannion, ce n’est possible que moyennant une certaine dérive.

- A 50'00, il est question du CDG Express, cette sorte de RER bis conçu pour spécialement pour les businessmen et les touristes étrangers opulents. Les gueux pourront continuer à prendre le RER B. Pour M. Macron, c’est là une chose qui semble aller tout à fait de soi. J’insiste, mais ce gouvernement a une appétence manifeste pour la ségrégation sociale. Le car et le RER pour les manants qui ne peuvent pas se payer des couronnes dentaires ; le TGV, l’avion et le CDG Express pour les happy few qui peuvent se payer des implants. On ne va pas se mélanger. On ne va plus se mélanger. L’égalitarisme, la mixité sociale, le brassage et le métissage des populations, tout cela ne fait absolument pas partie des objectifs du gouvernement. Les objectifs du gouvernement sont tout à fait à l’opposé.

- Entre 58'00 et 59'00, et aussi dans les cinq dernières minutes, c’est à croire que notre ministre a gobé toutes les âneries du dernier bonimenteur à la mode, je pense bien sûr à Jeremy Rifkin. Tout cela est inquiétant, tout de même, pour un ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique.

- A 1h04'15, pour clore une déblatération pathétique, approximative et un peu embrouillée au sujet des « insiders » et des « outsiders », M. Macron se demande carrément si le « consensus de 1945 » et la « régulation économique-sociale dans laquelle on vit » sont « encore les bons », puis il répond carrément :

« Moi, je ne crois pas. [C’est en effet ce qu’on avait cru comprendre ; il marque une pause pour bien souligner qu’il a dit un truc important et à prendre au sérieux.] Et donc ça c’est un vrai débat parce que, là c’est encore plus structurant ; y a beaucoup d’insiders qui en vivent. Et… faut qu’on le repose ensemble ; et… et vite. Vite. Et donc j’pense que c’est ce… voilà. Faut y aller au réel, mais… euh… je pense que… on n’arrivera pas euh… en tout cas moi j’ai pas trouvé la voie mais chuis preneur [sic] si vous avez des idées euh… nan mais plus fortes mais pour réussir à trouver quelque chose de plus évident. »

Et c’est là que, pour tout dire, l’enthousiasme de Rudy Reichstadt est une chose qui m’échappe.