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L’âge des Lumières
Libéralisme, égalitarisme, progressisme

Le blog


6 mars 2016 - Aux origines du rêve américain

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Le fier vaisseau baptisé Hermione a fait escale à Brest au mois d’août dernier, et il s’est trouvé par hasard qu’au moment où la frégate achevait sa traversée retour, je lisais ces réflexions d’Adam Smith au sujet de l’administration des colonies de l’Amérique du nord, et des « troubles » qui se manifestaient dans ces contrées au moment où le grand homme écrivait La richesse des nations. Deux politiques étaient envisageables, nous dit Smith : il fallait ou bien accorder l’indépendance, ou bien accorder aux sujets des colonies les mêmes droits qu’à ceux de la Grande-Bretagne, avec en particulier une juste représentation parlementaire [1]. Cela va sans dire et toujours mieux en le disant, même deux siècles plus tard. En outre, en 1776, bien avant cet autre libéral visionnaire que serait Tocqueville, et plus d’un siècle avant que la chose advînt, Adam Smith annonçait aussi le triomphe mondial de l’Amérique, et la relégation de la Grande-Bretagne à un rang inférieur, précisant que cela pourrait se faire « dans le cours peut-être d’un peu plus d’un siècle ».

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« Vers l’époque du déclin de la république romaine, les alliés de Rome, qui avaient porté la plus grande partie du fardeau de la défense de l’Etat et de l’agrandissement de l’empire, demandèrent à être admis a tous les privilèges de citoyens romains. Le refus qu’ils essuyèrent fit éclater la guerre sociale. Pendant le cours de cette guerre, Rome accorda le droit de citoyen à la plupart d’entre eux, un à un, et à mesure qu’ils se détachaient de la confédération générale. Le parlement d’Angleterre insiste pour taxer les colonies ; elles se refusent à l’être par un parlement où elles ne sont pas représentées. Si la Grande-Bretagne consentait à accorder à chaque colonie qui se détacherait de la confédération générale un nombre de représentants proportionné à sa portion contributive dans le revenu public de l’empire (cette colonie étant alors soumise aux mêmes impôts et, par compensation, admise à la même liberté de commerce que ses cosujets d’Europe), avec la condition que le nombre de ses représentants augmenterait à mesure que la proportion de sa contribution viendrait à augmenter par la suite, alors on offrirait par ce moyen aux hommes influents de chaque colonie une nouvelle route pour aller à l’importance, un objet d’ambition nouveau et plus éblouissant. Au lieu de perdre leur temps à courir après les petits avantages de ce qu’on peut appeler le jeu mesquin d’une faction coloniale, ils pourraient alors, d’après cette bonne opinion que les hommes ont naturellement de leur mérite et de leur bonheur, se flatter de l’espoir de gagner quelque lot brillant à cette grande loterie d’État que forment les institutions politiques de la Grande-Bretagne. A moins qu’on n’emploie cette méthode (et il paraît difficile d’en imaginer de plus simple), ou enfin quelque autre puisse conserver aux meneurs de l’Amérique leur importance et contenter leur ambition, il n’y a guère de vraisemblance qu’ils veuillent jamais se soumettre à nous de bonne grâce ; et nous ne devons jamais perdre de vue que le sang, que chaque goutte de sang qu’il faudra répandre pour les y contraindre, sera toujours ou le sang de nos concitoyens, ou le sang de ceux que nous désirons avoir pour tels. Ils voient bien mal, ceux qui se flattent que dans l’état où en sont venues les choses il sera facile de conquérir nos colonies par la force seule. Les hommes qui dirigent aujourd’hui les résolutions de ce qu’ils appellent leur congrès continental se sentent, dans ce moment, un degré d’importance que ne se croient peut-être pas les sujets de l’Europe les plus hauts en dignité. De marchands, d’artisans, de procureurs, les voilà devenus hommes d’Etat et législateurs ; les voilà employés à fonder une nouvelle constitution pour un vaste empire qu’ils croient destiné à devenir, et qui en vérité paraît bien être fait pour devenir un des plus grands empires et des plus formidables qui aient jamais été au monde. Cinq cents différentes personnes peut-être, qui agissent immédiatement sous les ordres du congrès continental, et cinq cent mille autres qui agissent sous les ordres de ces cinq cents, tous sentent également leur importance personnelle augmentée. Presque chaque individu du parti dominant en Amérique remplit à présent, dans son imagination, un poste supérieur non seulement à tout ce qu’il a pu être auparavant, mais même à tout ce qu’il avait jamais pu s’attendre à devenir ; et à moins que quelque nouvel objet d’ambition ne vienne s’offrir à lui ou à ceux qui le mènent, pour peu qu’il ait le coeur d’un homme, il mourra à la défense de ce poste.

C’est une observation du président Hénault
[écrivain et historien français du XVIIIè siècle, ndlr] que nous recherchons aujourd’hui avec curiosité et que nous lisons avec intérêt une foule de petits faits de l’histoire de la Ligue, qui alors ne faisaient peut-être pas une grande nouvelle dans le monde. Mais alors, dit-il, chacun se croyait un personnage important, et les memoires sans nombre qui nous ont été transmises de ces temps-là ont, pour la plupart, été écrits par des gens qui aimaient à conserver soigneusement et à relever les moindres faits, parce qu’ils se flattaient d’avoir joué un grand rôle dans ces événements. On sait quelle résistance opiniâtre fit la ville de Paris dans cette occasion, et quelle horrible famine elle supporta plutôt que de se soumettre au meilleur des rois de France [Henri IV], au roi qui, par la suite, fut le plus chéri. La plus grande partie des citoyens, ou ceux qui en gouvernaient la plus grande partie, se battaient pour maintenir leur importance personnelle, dont ils prévoyaient bien le terme au moment où l’ancien gouvernement viendrait à être rétabli. A moins que l’on n’amène nos colonies à consentir à une union, il est très probable qu’elles se défendront contre la meilleure des mères patries avec autant d’opiniâtreté que s’est défendu Paris contre un des meilleurs rois.

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La représentation était une idée inconnue dans les temps anciens. Quand les gens d’un Etat étaient admis au droit de citoyen dans un autre, ils n’avaient pas d’autre manière d’exercer ce droit que de venir en corps voter et délibérer avec le peuple de cet autre Etat. L’admission de la plus grande partie des habitants de l’Italie aux privilèges de citoyen romain amena la ruine totale de la république. II ne fut plus possible de distinguer celui qui était citoyen romain de celui qui ne l’était pas. Une tribu ne pouvait plus reconnaître ses membres. Un ramas de populace de toute espèce s’introduisit dans les assemblées nationales. Il lui fut aisé d’en chasser les véritables citoyens et de décider des affaires, comme s’il eût composé lui-même la république. Mais quand l’Amérique aurait à nous envoyer cinquante ou soixante nouveaux représentants au parlement, l’huissier de la Chambre des communes n’aurait pas pour cela plus de peine à distinguer un membre de la chambre d’avec quelqu’un qui ne le serait pas. Ainsi, quoique la constitution de la république romaine ait dû nécessairement trouver sa ruine dans l’union de Rome avec les Etats d’Italie, ses alliés, il n’y a pas pour cela la moindre probabilité que la constitution britannique ait quelque échec à redouter de l’union de la Grande-Bretagne avec ses colonies. Cette union, au contraire, serait le complément de la constitution, qui, sans cela, paraîtra toujours imparfaite. L’assemblée qui délibère et prononce sur les affaires de chaque partie de l’empire devrait certainement, pour être convenablement éclairée, avoir des représentants de chacune de ces parties. Je ne prétends pourtant pas dire que cette union soit une chose très facile à réaliser, ou que l’exécution ne présente pas des difficultés et de grandes difficultés. Toutefois, je n’en ai entendu citer aucune qui paraisse insurmontable. Les principales ne viennent pas peut-être de la nature des choses, mais des opinions et des préjugés qui dominent tant de ce côté-ci que de l’autre de l’océan Atlantique.

hermione_5 De ce côté, nous avons peur que le grand nombre de représentants que donnerait l’Amérique ne vînt à détruire l’équilibre de la constitution, en ajoutant trop ou à l’influence de la couronne sur l’un des côtés de la balance, ou à la force de la démocratie sur l’autre. Mais si le nombre des représentants de l’Amérique était proportionné au produit des contributions en Amérique, alors le nombre des gens à ménager et à se concilier augmenterait précisément dans la même proportion que les moyens de le faire ; et d’un autre côté, les moyens pour gagner des suffrages augmenteraient en proportion du nombre des nouveaux votants qu’on serait obligé de se concilier. La partie monarchique et la partie démocratique de la constitution resteraient donc, à l’égard l’une de l’autre, après l’union, précisément au même degré de force relative où elles étaient auparavant.

Les gens de l’autre côté de la mer Atlantique ont peur que leur distance du siège du gouvernement ne les expose à une foule d’oppressions ; mais leurs représentants dans le parlement, qui dès le principe ne laisseraient pas d’être fort nombreux, seraient bien en état de les protéger contre toute entreprise de ce genre. La distance ne pourrait pas affaiblir beaucoup la dépendance des représentants à l’égard de leurs commettants, et les premiers sentiraient toujours bien que c’est à la bonne volonté des autres qu’ils sont redevables de l’honneur de siéger au parlement et de tous les avantages qui en résultent. Il serait donc de l’intérêt des représentants d’entretenir cette bonne volonté, en se servant de tout le poids que leur donnerait le caractère de membres de la législature pour faire réprimer toute vexation commise dans ces lieux reculés de l’empire par quelque officier civil ou militaire. D’ailleurs, les habitants de l’Amérique se flatteraient, et ce ne serait pas non plus sans quelque apparence de raison, que la distance où se trouve aujourd’hui l’Amérique du siège du gouvernement pourrait bien ne pas être d’une très longue durée. Les progrès de ces contrées en industrie, en richesse et en population ont été tels jusqu’à présent que, dans le cours peut-être d’un peu plus d’un siècle, le produit des contributions d’Amérique pourrait excéder celui des contributions de la Grande-Bretagne. Naturellement alors le siège de l’empire se transporterait dans la partie qui contribuerait le plus à la défense générale et au soutien de l’État. »

Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre IV, chapitre VII, section 3 (traduction de Germain Garnier revue par Adolphe Blanqui).

[1] La première de ces deux options est évoquée dans le passage précédent, non sans un certain enthousiasme, toutefois on peut raisonnablement supposer que l’auteur penche plutôt pour la seconde - même si, d’un autre côté, il semble avoir quelque peine à se convaincre lui-même qu’elle soit encore praticable. Seul un spécialiste de Smith pourrait dire éventuellement quelle était la véritable opinion de l’auteur.